Signataire résolue de l'Appel des appels, je regrette de ne pouvoir participer à cette journée dont le succès aura à mes yeux une grande portée symbolique. Roland Gori m'a proposé d'être présente à travers un message. Je vous écris de Stuttgart, Arkansas, une bourgade de 7000 habitants au Sud-Ouest de Little Rock. C'est de l'aveu même des étatsuniens l'Amérique profonde, il leur arrive même de dire l'Amérique réelle... Nous sommes ici dans la Bible Belt. La religion est partout. 50 églises, un supermarché, quelques commerces en ville, c'est à dire le long d'une rue principale où le bâtiment le plus imposant est la banque « Farmers and Merchants ». A part une école publique à 75$ la semaine, des écoles privées à 90$ la semaine, tenues par les églises. L'hôpital est lui aussi privé et tenu par l'égilse baptiste. Aux abords de la bourgade les deux moulins à riz et à soja de Riceland, dont les moteurs ronflent à longueur de jour et de nuit. Riceland est le plus gros producteur de riz des Etats-Unis et bien sûr le premier employeur de Stuttgart. 2000 habitants travaillent à Riceland.
A l'hôpital de Stuttgart, une jeune mère, ma nièce, a donné naissance à une petite fille il y a trois semaines. C'est la raison de ma présence dans ce lieu incertain pour une française. La veille de l'accouchement la jeune femme était à son travail. Après avoir tenté d'accélérer les contractions, le médecin a décidé de faire une césarienne, accompagnée de gestes d'une grande brutalité pour faire descendre le bébé qui s'était prestement recroquevillé et était remonté. Cela a provoqué une série d'ecchymoses sur le torse de la jeune femme. Deux jours plus tard la jeune mère était de retour chez elle. Pas de sécurité sociale, donc pas de séjour hospitalier mais tout de même un accompagnement avec un unique conseil : faites attention de ne pas vous faire bousculer par votre chien. C'est une gentille pensée que celle-là. Pas de congé maternité, la jeune femme venait de changer d'employeur. Sinon elle aurait eu droit, dans cette entreprise-là, à 8 semaines à 60 % de son salaire, dont 2 semaines supplémentaires pour la césarienne. Là, elle a quand même droit au congé mais sans un sou. En compensation on lui donne des bons pour avoir gratuitement du lait et quelques autres nourritures sensées bonnes pour une mère allaitante. Aucune autre prise en charge. Coût de l'accouchement avec deux jours d'hospitalisation : 4 000 $ grâce à une « bonne assurance » volontaire qui couvre 80% des frais. Dans certaines entreprises les jeunes mères n'ont droit à rien, enfin, si elles ont le droit d'avoir des enfants mais à leurs frais exclusifs en somme. A noter aussi que l'allaitement maternel, jusque là quasiment interdit dans les lieux publics, est maintenant encouragé. Scène vue dans un restaurant de Stuttgart il y a peu : une mère nourrissait son bébé quand une autre cliente lui a demandé d'aller le faire dans les toilettes. La jeune femme a répondu crûment : « Allez vous faire foutre pauvre conne. Pourquoi n'allez pas vous-même déjeuner dans les toilettes. » (« Fuck you bitch. Why don't you go eat your lunch in the bathroom ? » La Californie vient d'autoriser l'allaitement dans les lieux publics.
Pendant ce temps, le président Obama entrait en fonction. A Stuttgart on a peu voté pour Obama, « un antéchrist » glapissait une pourtant brave dame baptiste. Cependant, le souffle nouveau est arrivé jusqu'ici. Le directeur de la banque a autorisé les employés à regarder la cérémonie de la prestation de serment. Dans les autres lieux de travail, le réseau internet peinait à transporter les images tant il y avait de connections.
Cependant il apparaît que beaucoup ne savent pas pourquoi ils sont si sensibles à l'arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche. Ils sentent bien que quelque chose d'important se joue qu'ils attribuent à l'incurie de l'équipe précédente. Ils ne savent pas qu'ils souffrent et que c'est le soulagement d'un possible renouveau qui suscite leur intérêt, si confusément que cela soi. Ils découvrent et apprennent à apprécier les gestes symboliques. Fermeture de Guantanamo le premier jour, politique de contraception le deuxième jour suivie de la décision de rendre chaque état responsable et comptable de sa politique énergétique, ce que l'administration Bush avait toujours refusé. Annonce d'une politique environnementale avec la taxation des voitures polluantes etc. Chaque jour une mesure pour donner le ton du renouveau.
Il est trop tôt pour prédire quoi que ce soit sur les chances de réussite du président Obama. Il donne l'impression de vouloir mobiliser les citoyens individuellement, de les traiter en sujets ce à quoi ils ne sont pas du tout habitués. Ils ont un grand sens de la fatalité, du recours à Dieu, de la compassion, bref de tout ce qui accompagne une société qui a poussé jusqu'au risque d'effondrement la loi du marché. Je ressens, mais c'est seulement une intuition, que le président Obama que sans doute possible toutes sortes de dangers menace, va agir en sorte que ce soit l'Amérique qui le protège, lui que surmontant ces vieux démons elle a élu, parce que ce pays est capable de renaître comme il est né, avec une incroyable énergie. La tâche est immense pour parvenir à substituer le goût de la chose publique, de l'égalité des chances à la compassion, la rectitude sociale, la morale à trois sous qui fait des ravages.
L'espoir est palpable, émouvant. Les grands médias accompagnent le mouvement, impressionnés de vivre l'histoire en train de se faire. Croisons les doigts pour la suite car tous les sujets abordés au cours de la journée au 104 sont en jeu ici aussi. Beaucoup aux Etats-unis aimeraient signer notre appel. Ils ont l'impression qu'ils vont enfin être entendus.
Pour terminer une anecdote qui illustre la complexité de la tâche et ce que nous ne voulons pas voir arriver chez nous au moment où les Etats-Unis se donnent les moyens de changer en profondeur. Ma petite nièce Emma, 5 ans, nous a raconté hier sa journée à l'école baptiste, car c'était une bonne journée, ponctuée d'un déjeuner type Mac Do fourni par l'école où dès le matin on sert aux enfants un snack et un jus de fruit aussi sucré que chimique. Au programme des scènettes jouées par les enfants, la Bible et un conte de fées. Jésus et la Princesse au bois dormant étaient de la partie sans que la petite parvienne à démêler les deux histoires. Son récit enthousiaste a résulté en un mélange hilarant où m'est enfin apparue la révélation qu'en réalité Jésus était le prince charmant. Je souhaite sincèrement bonne chance à Barack Obama et à nous aussi.