JOURNAL DES JOURNÉES
lundi 7 décembre 2009
N° 67
Monique Liart : Roland Gori à
Bruxelles
Roland Gori était l'invité de Jean-Pierre Lebrun et de Patrick De Neuter au local de
l'AFP ce vendredi 4 décembre [2009], dans le contexte de la FABEP (Fédération des Associations Belges de Psychanalyse). Il a donné l'historique de son mouvement, L'appel des appels, et marqué son désir que celui-ci devienne européen.
R. Gori a montré que les problèmes de la législation de la psychothérapie
et du recul de l'enseignement de la psychanalyse à l'université au profit du
cognitivisme ne sont que des symptômes d'un problème de société beaucoup plus
vaste : nous nous avançons vers une société de plus en plus déshumanisante,
où l'humanité de l'homme passe à la trappe au profit de son utilité économique.
L'accroissement des plus-values est la seule norme qui régit notre société
néo-libérale. La psychanalyse va être évaluée non plus pour des raisons
idéologiques, comme elle l'a toujours été, mais pour les non services rendus au
cognitivisme. Le savoir dans cette société est pollué par des intérêts
économiques et sociaux (le concept d'"hyperactivité" est produit par la ritaline
et non l'inverse).
R. Gori a beaucoup insisté sur le fait que le concept d'évaluation avait changé de sens au cours de ces dernières années. Ce n'est plus une manière de rendre des comptes, ce qui est un devoir inscrit dans les droits de l'homme. C'est devenu la mesure d'un écart à des standards définis par des accords politiques, lesquels reposent toujours sur des intérêts économiques très importants. On a donc gardé le même mot, mais le contenu a changé !
Comment se fait-il qu'aujourd'hui ce que demande le pouvoir, c'est de
transformer l'homme en instrument, en homo economicus ? Ce ne sont pas
seulement les professions de la santé mentale qui se plaignent d'un climat de
santé totalitaire, les autres professions se plaignent aussi. Nous assistons à un
changement de paysage éthique : on ne forme plus la réflexivité des sujets,
on transforme les travailleurs en "amuseurs". C'est la civilisation du fait
divers, de l'homogène. Du côté de la culture, c'est le désastre. On liquide la
culture comme valeur de la société : elle doit simplement divertir. Il faut
surtout ne plus penser : c'est le symptôme moderne. L'individu est
transformé en entreprise micro-libérale, il n'est qu'un consommateur de
jouissance sur le marché.
Le malheur qui arrive à la psychanalyse, ce n'est pas qu'elle ait échoué
même si la psychanalyse est responsable en partie de son déclin , c'est que
la place de la psychanalyse est en train de disparaître de la culture et de la
civilisation. Il a donc fallu trouver une psychologie qui soit compatible avec
les valeurs de la société : le cognitivisme remplit admirablement cette
place. La psychanalyse est en difficulté parce que le pouvoir, qui a besoin de
praticiens de la psychothérapie, fait des choix. Notre ton mélancolique ne plaît
pas à une civilisation hypomaniaque. Chaque société a la pathologie qu'elle
mérite et la thérapeutique qui va avec.
L'évaluation aujourd'hui n'est plus la même que dans les années 80. C'est
devenu un dispositif de conformisation, c'est une mise en esclavage social. Il
faut habituer les individus à se négocier sur le marché social comme une
marchandise. Nous sommes arrivés à ce que Camus décrivait dans
L'homme révolté. Les experts sont les scribes de notre servitude.
Roland Gori donne comme exemple la politique de publication dans les
universités : le fond de l'article importe peu, ce qui compte c'est la
marque de la revue, c'est-à-dire le fait qu'elle soit fort consultée. Autre
exemple : les soins palliatifs sont évalués en fonction de la manière dont
on va comptabiliser les actes médicaux. Les actes médicaux se trouvent donc en
opposition avec la comptabilité et on ne prend pas du tout en compte les besoins
du patient.
Le plus incompréhensible est encore le fait que l'idéal de
l'homo economicus ne soit pas du tout économiquement rentable ! Cet idéal vise avant tout à atteindre une conformité sociale qui permet aux individus d'adhérer à une aliénation lui permettant une fuite totale de ses responsabilités. On n'évalue
pas la qualité d'un homme, on évalue sa conformité aux standards établis par des
marchés internationaux qui supposent de gros moyens financiers. On produit donc
un individu qui "fonctionne". L'évaluation n'est rien d'autre qu'un dispositif
d'aliénation sociale : visser les individus à une position de soumission
sociale, peu importe les résultats obtenus.
Roland Gori a créé son mouvement L'appel des appels qu'il désire élargir. Il faut créer du collectif, dit-il. Il faut arriver sur la scène européenne.