Alain Abelhauser - Nous partîmes cinq cents

L'une des façons les plus directes, me semble-t-il, de ramasser beaucoup de choses à s'être dites et pensées ce matin et les jours précédents, est tout simplement d'évoquer ce très éloquent petit dessin paru dans la presse mercredi, c'est-à-dire la veille des grandes grèves de la semaine. Un couple se plaint : « demain, disent-ils, il n'y aura plus d'école, plus d'hôpital, plus de service public » Ce qui fait protester Nicolas Sarkozy, qui se retourne vers François Fillon pour lui faire remarquer : « ben, c'est pas une grève, ça, c'est notre programme ! »


Qu'est-ce qui ne va pas dans la recherche et à l'université ?

Vous savez que l'Université est réputée être désormais entrée dans une nouvelle ère : elle est passée, nous serine-t-on à la Direction Générale de l'Enseignement Supérieur (DGES), d'une « culture de moyens » à une « culture des résultats ».

[N'est-ce pas le signe d'une époque ? Dans la langue des technocrates, le terme de culture s'accole, dorénavant, à celui de résultats.]
Or, dans cette même logique technocratique, il s'avère qu'un résultat, ce n'est pas quelque chose que l'on constate, mais quelque chose que l'on « évalue ». Il y a même là une très belle torsion ; l'évaluation sert à cela : à fabriquer, proprement, du résultat.

[J'ajouterai que, dans ce contexte, un « résultat », c'est ce qui est promis à devenir argument politique.]

Comment, dès lors, évaluer un chercheur ? (Et donc un universitaire, puisque la très grande majorité d'entre eux ont, en France, ce statut d'« enseignant-chercheur ».) Par ses résultats, bien sûr. Mais pas par les résultats qu'il obtient ; par ceux dont il se targue en les livrant, en bonne et due forme, à la communauté scientifique. C'est-à-dire par ses publications.
Mais comme il est trop compliqué d'évaluer vraiment les publications de quelqu'un encore faudrait-il les lire et ça ferait décidément trop de travail ! , on se fie aux « supports » de ces publications. En d'autres termes, on décide, discipline par discipline scientifique, quels sont les bonnes revues, quelles sont les moins bonnes, les mauvaises et les nulles, et l'on en déduit la qualité des articles.

Ça se fait depuis un certain temps, c'est très loin d'être une bonne solution, mais dans la mesure où existe un certain accord de la communauté scientifique, dans la mesure où les règles sont à peu près claires et tolèrent des exceptions fondées, cela fonctionne à peu près.
[À condition d'admettre, évidemment, que cette procédure, qui consiste à séparer arbitrairement une production de son évaluation alors que ces deux faces n'ont de sens que l'une par rapport à l'autre, sans quoi l'évaluation n'est plus qu'un simple jugement est légitime. Ce qui n'est pas mon avis : à mon sens, ce n'est tout au plus qu'un pis-aller.]

Et puis, l'été dernier, une étape décisive a été franchie. L'AERES l'Agence d'Évaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur est passée à une autre vitesse, à un autre niveau. Elle a convoqué les présidents de chacune des sections du CNU (Conseil National des Universités) pour établir avec eux, section par section, ces fameuses listes de revues, en se fondant sur des critères sur lesquels je ne m'étendrai pas ici, si ce n'est pour dire qu'ils sont, d'une part, dénoncés comme une pure imposture et rejetés par beaucoup de chercheurs, voire unanimement contestés dans de nombreuses disciplines parce qu'ils condamnent à court terme à la stérilité, et, d'autre part, parce que dans certaines disciplines ils s'avèrent, selon les orientations de recherche prises, très discriminants et injustes.

[Pour plus d'informations, voir Le Nouvel Âne, n° 8, L'Université sadisée par la police de l'évaluation, février 2008 ; le site « Publier ou mourir » initié par Jean-Claude Maleval ; ou l'article d'Abelhauser et Gori, L'imposture bibliométrique, in Mensuel du SNESup, n° 569, novembre 2008, p. 16. Les critères de classement auxquels je fais allusion sont ceux que l'on réunit généralement sous le vocable de « bibliométrie » ; en gros, il s'agit de classer les revues (et les articles) suivant l'estimation (elle-même très contestée) de leur « impact factor » : combien de fois tel ou tel article, et telle ou telle revue, sont-ils cités dans d'autres articles et d'autres revues ? Si le but est, comme on l'a compris, d'augmenter cet impact factor, la solution est assez simple : soit discuter et citer d'autres articles pour attendre ensuite les retours d'ascenseurs, soit si l'on est suffisamment connu pour cela publier une imposture pour que tout le monde ensuite la dénonce, décuplant ce faisant le taux de citation ! Le résultat étant à terme, comme on l'a dit, un cercle vicieux aboutissant à une stérilité assurée : on ne publie plus pour être lu et se mettre à l'épreuve de cette lecture, mais pour citer et être ensuite cité. C'est la publication kleenex, le « publish quick and dirty » des anglo-saxons, qui éprouvent et déplorent, depuis un certain temps déjà, les effets pervers de ce processus.]

Ajoutons encore une autre pièce au puzzle : la réforme du statut des enseignants-chercheurs. Un nouveau décret, modifiant celui du 6 juin 1984 jusqu'à présent en vigueur, doit être incessamment promulgué, prévoyant entre autres une modulation de leurs services. Dorénavant, certains feront (ou seront amenés à faire) plus (ou uniquement) de (la) recherche, d'autres plus (ou uniquement) de (l')enseignement.

[Deux remarques. 1) Qu'est-ce que l'enseignement universitaire, sinon un enseignement explicitement fondé sur la recherche, à savoir la pratique de recherche propre de l'enseignant lui-même, transmise à ce titre ? Vouloir dissocier les deux activités, comme c'est prévu actuellement, revient donc à vouloir promouvoir un enseignement universitaire d'un autre type. Lequel ? Je ne sais pas, ou n'ose pas le savoir, si ce n'est à admettre qu'il s'agit de fait d'un enseignement de masse, pratiqué à vil prix.

2) En toute rigueur, les tâches des universitaires ne se partagent pas seulement entre enseignement et recherche. Ils ont aussi des charges administratives, qui deviennent de plus en plus envahissantes et coûteuses. Pour caractériser ces dernières, je dirai qu'elles correspondent vraiment à une logique folle, qui consiste, comme j'essayais déjà de le démontrer il y a exactement 5 ans dans un article du Monde (« La totale », 8/9 février 2004), à tenter de se donner désespérément les moyens de parvenir à ses fins, pour constater, lorsqu'on y est à peu près parvenu, que c'est pour ne plus avoir dès lors le temps de faire ce dont on vient enfin de se donner les moyens !
Rappelons-nous à ce propos qu'en psychopathologie, une telle logique a un nom : cela correspond à un processus obsessionnel, lequel suscite généralement le plus grand respect de la part du thérapeute, qui sait combien cela peut s'avérer redoutable !]


Revenons à présent à l'opération d'évaluation des universitaires. Je pense qu'on en saisit bien maintenant le dispositif. Il se présente, somme toute, comme une recette : vous prenez des enseignants-chercheurs qui partagent leur temps, comme il se doit, entre leurs deux (voire trois) tâches ; vous proposez de réformer leur statut en modulant leurs services (et en imposant bien sûr que ce soit à budget constant pour chaque université) ; puis vous évaluez leurs performances dans chaque domaine (enfin, ne rêvons pas, on n'évaluera quand même pas leurs performances administratives, ce serait trop drôle), essentiellement pour déterminer s'ils sont suffisamment bons chercheurs s'ils publient suffisamment. (Si ce n'est pas le cas, évidemment, ils devront faire plus d'enseignement pour compenser. Normal.) Enfin, cerise sur le gâteau, vous faites adopter des critères d'évaluation de la recherche qui permettent d'entrée de jeu de disqualifier bon nombre d'entre eux (quoique pas n'importe lesquels, malgré tout), puisque grâce à ces nouveaux critères déclassant beaucoup de revues, ils ne seront dès lors plus considérés comme « publiant ».

Le résultat est simple et garanti : grâce à cette recette, particulièrement habile quoique ne nécessitant qu'un savoir-faire assez réduit, vous pourrez disposer d'un très beau paquet d'heures supplémentaires d'enseignement assurées gratuitement par les chercheurs non reconnus, puisque ne publiant pas dans les revues prescrites !

Vous entendez bien que ce n'est pas tant la modulation des services proposée par le projet de décret que je dénonce ici, que l'articulation de cette réforme avec les mesures qui permettent d'en faire, non pas un outil, mais un outil aussi susceptible d'être utilisé dans un certain sens et d'une certaine façon.
Ajoutons que ces mesures avaient déclenché, avant même la diffusion du projet de décret, des vagues de protestations, discipline par discipline, que je n'ai pas le temps de déplier ici. Si ce n'est pour souligner qu'elles nous avaient amenés à reconnaître principalement deux choses :

d'une part, comme ce fut ensuite le cas pour l'« Appel des appels », qu'il ne fallait pas aller au combat en ordre dispersé, parce qu'adopter la stratégie des tribus gauloises n'était décidément pas très payant, et parce que, surtout, ces protestations n'étaient pas spécifiques de telle ou telle discipline, mais renvoyaient avant tout au rejet d'une seule et même logique, absurde et stérilisante ;

d'autre part ce qu'avaient déjà souligné Jean-Claude Milner et Jacques-Alain Miller dans Voulez-vous être évalué ? Entretiens sur une machine d'imposture (Paris, Grasset, 2004) que l'évaluation reposait avant tout sur un principe : pousser le citoyen à accomplir l'acte de servitude volontaire l'amenant à s'offrir de lui-même au piège qu'il sait pourtant préjudiciable à la mission qu'on attend par ailleurs de lui qu'il remplisse.

Concluons. Face à cette logique dont j'insiste le décret déposé par Valérie Pécresse n'est qu'une composante, quelle réponse apporter ?

Ne pas réécrire un nouvel épisode de La guerre des Gaules, ai-je dit. Nous sommes là réunis précisément pour cela.
Et puis jouer plutôt la carte (en tout cas dans un premier temps), non tant de la « désobéissance civique », que de l'« inservitude volontaire », comme a pu le formuler joliment Roland Gori.

(J'aurais pu aller jusqu'à évoquer, comme le fit il n'y a pas si longtemps John Le Carré, qui s'y connaît un peu en la matière, un « devoir terroriste » ; vous remarquerez que je me suis arrêté à temps.)

Valérie Pécresse semble actuellement faire mine de reculer un peu, et plutôt pour la forme. Mais ne nous y trompons pas : la logique avec laquelle nous avons à présent à faire, quelle que soit la façon dont elle est aujourd'hui servie, dépasse de loin ses servants.

Achevons. Roland a cité René Char. Je préfèrerais, pour ma part, et sans allusion aucune, revenir à Corneille, tout simplement. À ces vers du Cid, que tout le monde connaît, en tout cas pour les deux premiers. C'est à l'acte 4, scène 3 :

Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort

Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,

Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,

Les plus épouvantés reprenaient de courage !