C'était au temps où les dieux existaient déjà, mais où les espèces mortelles n'existaient pas encore
Quand vient le moment, les dieux les façonnent à l'intérieur de la terre avec un mélange de terre et
de feu.
Au moment de les confronter à la lumière, les dieux confient aux Titans ? Prométhée et Épiméthée ?
le soin de répartir entre les espèces mortelles les attributs et qualités qu'ils avaient élaborés à leur
intention.
Épiméthée, celui qui pense après, obtint de son frère Prométhée, celui qui pense avant, qu'il le laisse
seul s'acquitter de cette mission divine.
Sans y prendre garde, il répartit entre les seuls animaux ce que les dieux avaient prévu pour toutes
les espèces mortelles.
Et vient le tour de l'homme Il ne reste rien pour lui, ni armes, ni protection. L'homme est nu,
exposé à tous les périls.
Et Prométhée revenu constate l'imprévoyance de son frère...
Ne disposant plus de rien pour l'homme, il décide de le doter de l'habileté artiste d'Athéna et de
l'habileté technique d'Héphaïstos le forgeron de l'Olympe. Mais pour ce faire, il faut voler le feu car
sans feu toute habileté est bien inutile : la pensée reste pensée et ne saurait être action.
C'est ainsi que l'homme fut mis en possession des arts et des techniques.
Il put ainsi assumer son devenir d'homme : vaincre la férocité des animaux, administrer la cité et
lutter contre les injustices entre les hommes, créer exister en somme, vivre la plénitude de
l'humain, même si cette plénitude ne nous est pas acquise encore aujourd'hui.
A Stazzona, la forge, ouvre enfin.
Comment ne pas évoquer à cet instant ce mythe de Protagoras que nous a transmis Platon ?
Comment imaginer cette forge autrement que comme le lieu où l'homme encore démuni pourra
trouver le logos, la pensée et la parole, la force qui le différencie des animaux ? Le moyen de s'en
servir aussi pour se faire auteur de ses actes.
La forge, c'est le lieu des valeurs et de leur transmission. C'est le lieu de l'émancipation.
A Olmi Cappella, la maison de mon enfance était la forge du village. J'y ai fait mes premiers pas.
Dans les plus anciens de mes souvenirs d'enfant, il y a cet antre magique, ses odeurs de métal, le
haut banc de fer où je me hissais pour tourner la manivelle destinée à attiser les braises. Il y a mon
grand?père, forgeron, et mon oncle poète, poète et forgeron
Sans assombrir cet instant que nous savourons tous, il faut le dire tout net : il y a moins de deux
mois, cette inauguration était encore un horizon inatteignable comme le sont tous les horizons.
Projet insolent que de vouloir construire un théâtre dans un tel lieu.
Mais il y a des insolences convaincantes...
Michèle Demessine, Marie?George Buffet et Catherine Trautmann, ministres de la République,
étaient alors en charge de ce feu que l'on ne vole plus depuis des lustres et qu'on ne volera plus tant
que la République saura être elle?même. Elles ont su transformer les étincelles que l'ARIA naissante,
rejoints par les élus du Giussani, faisait jaillir. Elles ont apporté les premières buches, montrant qu'un
foyer pouvait ? devait ? naître.
Le département de la Haute?Corse ? tout particulièrement Paul Giacobbi, président du Conseil
général ? franchit à son tour le pas. Puis la CTC, hésitante et même réservée, s'est engagée à son tour.
L'union est gage de victoire : la République ? au travers de toutes ses formes institutionnelles ?
obtient enfin la contribution de l'Europe.
Il y aussi des insolences qui inquiètent. Réaliser est une chose. Faire vivre en est une autre.
S'accorder pour construire est une chose, s'accorder ensuite pour faire vivre peut facilement en être
une autre.
Ici, comme dans tant d'autres contextes d'enclavement comparables à celui du Giussani, Il fut
beaucoup question de "développement local", de rôle de la culture dans ce fameux "développement
local".
Merveilleuse idée, puissante force mobilisatrice, mais piège redoutable aussi car il n'y a pas de
"développement local" possible sans acceptation par chacun de la nécessité de changer de posture.
Inaugurer un théâtre dans un tel cadre nous relie bien sur à Maurice Pottecher et au théâtre du
Peuple de Bussang ou à Jacques Copeau et aux Copiaus de Pernand?Vergelleses. Et ce lien nous
rattache aussi à la grande aventure de l'Éducation populaire.
Mais je veux penser aussi à Francis Jeanson qui disait que "ce n'est pas en nous crispant sur ce que
nous avons appris que nous inventerons"
1
ou qui définissait "la culture [comme] la création
permanente des valeurs qui ne naissent que pour être dépassées"
2
.
Le "développement local" c'est un renversement de verticalité, c'est une création permanente des
valeurs qui ne naissent que pour être dépassées. En d'autres termes, c'est un changement raisonné. Il
surprend et inquiète d'abord. De cette saine insécurité naissent les traditions du futur.
Inventé au temps des Trente glorieuses, "l'aménagement du territoire" fut d'abord une répartition de
richesses ou de potentiels décidée "en haut" pour être appliquée "en bas". La Corse dans son
ensemble fut bien peu bénéficiaire de ces mannes. Son niveau d'équipement culturel en tout cas est
bien inférieur à ce que l'on trouve dans la quasi?totalité des départements français. Peu de
communes corses disposent aujourd'hui d'un théâtre, c'est?à?dire d'un bâtiment conçu comme tel.
Pioggiola, l'une des plus petites, est l'une de ces exceptions !
Si le "développement local" est le renversement de verticalité que je viens d'évoquer, c'est d'abord
parce qu'il est refus d'attendre que la manne arrive. C'est aussi parce qu'il est le produit d'une
alchimie complexe dans laquelle la "société civile" (expression qu'affectionnent celles et ceux que le
mot "citoyen" effarouche) est bien souvent le facteur déclenchant.
Mais là n'est pas le seul renversement de verticalité. Il faut aussi que les élus se fassent catalyseurs et
porte?parole. Ils n'ont plus à intercéder "en haut" pour faire venir "en bas". Il leur appartient de se
doter d'habiletés nouvelles. Celles de catalyseur justement. Celles des "passeurs" aussi, dont
l'habileté est de relier des démarches les unes aux autres, de transformer des contributions a priori
éparses en une fédération d'efforts.
Edgar Morin est certainement l'un de ceux qui savent le mieux éclairer ce à quoi nous sommes
confrontés aujourd'hui. En particulier lorsqu'il nous dit que "la complexité est dans l'enchevêtrement
qui fait que l'on ne peut pas traiter les choses partie à partie, cela coupe ce qui lie les parties"
3
.
La vie est bien loin d'être "un long fleuve tranquille".
Ce que nous vivons ici et maintenant ne garantit nullement l'avenir. L'ARIA en est pleinement
consciente. Mais elle veut aujourd'hui se réjouir avant tout. L'histoire continuera à s'écrire.
Non pas se réjouir d'inaugurer ce théâtre qu'elle a ardemment voulu et qui n'a été construit que
parce que d'autres ont su décider d'accompagner cette ardeur.
Se réjouir parce que ouvrir ce théâtre signifie engager de nouveaux défis et, avant tout autre, le défi
du partage.
Partage entre ceux qui viendront ici pour apprendre et pour faire et ceux qui les accueilleront et les
accompagneront dans cette aventure.
Partage entre ceux qui feront et ceux qui viendront se confronter à ces travaux. On les désigne
souvent par le mot "spectateur" ou par le mot "public". Nous avons appris ici depuis 13 ans qu'ils
sont avant tout nos hôtes. Ceux avec qui nous conversons par le truchement de la scène.
Partage aussi et enfin avec nos frères en arts de la scène, car cet objectif est le nôtre depuis le
premier jour. Cet "outil théâtral" sera partagé. C'est une exigence artistique et républicaine à la fois.
Il sera accueillant aux projets artistiques corses et, "sans distinction d'origine", à ceux qui viendront
d'ailleurs.
Forgeons, forgeons ensemble. Nous serons forgerons.
Réconcilié avec Prométhée par delà le châtiment du roi des dieux, Héphaïstos y veillera.
L'ARIA est une aventure collective. Avec cet "outil théâtral", elle le sera plus encore demain.
Il y aurait tant de remerciements à adresser
Remercier tous les bénévoles qui depuis 13 ans font vivre le projet et, tout particulièrement les
membres du conseil d'administration de L'ARIA qui, jour après jour, font vivre l'association avec
l'appui d'une équipe professionnelle dont je tiens à saluer ici l'implication.
Les équipes techniques et artistiques de L'ARIA.
Remercier les élus et les services du Département, de la CTC et nos amis de la presse.
Remercier chaleureusement les habitants du Giussani et bien sûr le public qui nous accompagne
fidèlement depuis 13 ans.
Nous remercier tous d'être ici ensemble car sans cette rencontre, il n'y a pas de théâtre, il n'y a pas
d'ARIA.
Enfin adresser des remerciements plus personnels :
?
A Paul Giacobbi qui, il y a six semaines au plus, a pris les décisions qu'il fallait prendre pour
sortir des impasses dans lesquelles nous avions été attirés. Les chausse?trappes sont encore
là, toutes proches.
L'avenir dépend largement de toi, Paul et de la politique culturelle que le nouvel exécutif
territorial inventera pour cette île. Les artistes et les acteurs culturels de Corse le savent
comme tu le sais toi?même : la Corse est la grande laissée pour compte des politiques
publiques de l'art et de la culture.
?
A vous Jean Luc Nevache, préfet de la Haute?Corse. A vous et à Stéphane Bouillon, préfet de
Corse auprès duquel je vous prie de bien vouloir être l'interprète de L'ARIA et de son
président. Vous vous êtes personnellement impliqués l'un et l'autre dans le dossier de L'ARIA
à un moment où toute sa limpidité lui avait été retirée.
Cette inauguration n'aurait sans doute pas lieu si vous n'étiez pas intervenus les uns et les autres
quand il le fallait. Que cette bienveillante vigilance perdure. Nous en avons encore grand besoin.
Robin Renucci
1
Francis Jeanson, propos recueillis par Yves Jammet (octobre 1999) publiés dans Francis Jeanson, Philippe Forest, Patrick
Champagne, La culture, pratique du monde, Éditions Cécile Defaut et association de prévention du site de la Villette, Paris,
2005.
2
Francis Jeanson, Les droits culturels en tant que droits de l'homme, intervention à l'UNESCO en juillet 1968, publiée dans
Francis Jeanson, Culture et "non-public", Escales 3, Le bord de l'eau, 2009.
3
Edgar Morin, propos recueillis par François Ewald, Magazine littéraire, numéro 312, juillet-août 1993.
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L'Aria développe depuis 13 ans un projet de création théâtrale dont l'enjeu
est l'éducation et la formation individuelle et collective.
Les Rencontres d'été sont la partie la plus visible d'une action qui ne se limite
pas à la période estivale. L'association déploie ses activités tout au long de
l'année ; elles sont suivies au fil du temps par un public de plus en plus large
dont la fidélité en a fait un partenaire réel de l'action.
Cette action s'inscrit dans une histoire longue et dans le lien étroit entre
Education Populaire, Théâtre et irrigation du territoire que, chacun à leur manière et dans des cadres
différents, Maurice Pottecher, Jacques Copeau, Jean Dasté, Hubert Gignoux, Gabriel Monnet, René
Jauneau ... et tant d'autres ont tissé avec exigences et passion.
Cette initiative associative a ouvert la voie à une dynamique de territoire inconnue jusque là. Ses effets
sur l'économie locale sont ressentis par les habitants et plus particulièrement par ceux dont l'activité
professionnelle dans le domaine du tourisme en est à la fois bénéficiaire et acteur.
Le projet de L'Aria a été conçu d'emblée pour dépasser largement son cadre artistique et culturel de
départ : il est facteur de désenclavement et de développement.
Cet imaginaire a fait la rencontre d'un autre imaginaire, politique cette fois : des élus clairvoyants ont su
se saisir de cette démarche et imaginer à leur tour de nouvelles initiatives.
Avec le Département de la Haute Corse, les quatre communes de la micro région (Mausoleo, Olmi
Cappella, Pioggiola et Vallica) ont créé l'instrument nécessaire : Le Syndicat Mixte du Giussani.
Maître d'ouvrage des équipements définis à partir et pour le projet de L'Aria, il prend d'autres initiatives
qui visent aussi bien la population résidente (Bibliothèque- médiathèque, Point Accès Multimédia) que
celles accueillies pour les activités de l'association.
Le président Paul Giacobbi a pris l'initiative de signer des conventions entre la Collectivité Territoriale
de Corse et L'Aria d'une part, entre le Conseil Général de la Haute Corse et L'Aria d'autre part. Ces
conventions viendront compléter celle qui a été signée entre le Syndicat Mixte du Giussani et L'Aria.
Elles garantiront la structuration et la pérennisation des ressources budgétaires afin de renforcer les
missions de l'association.
L'Aria a désormais la responsabilité de la Stazzona ; cela va lui permettre d'engager une nouvelle
phase de son projet : diversifier les formations proposées, s'adresser à la population locale toute
l'année et accueillir en résidence les équipes artistiques corses et extérieures à la région qui
voudraient utiliser ce lieu pour développer leurs propres projets.
Une nouvelle étape pour L'Aria s'annonce : la possibilité de partager les outils mis à sa disposition.
Les grands axes du projet de L'Aria sont la Création, la Transmission, la Formation et l'Education
Populaire, la pérennisation du projet de revitalisation par l'activité culturelle en zone rurale.
Les diverses études du territoire du Giussani ont démontré que les handicaps liés à l'isolement
s'affirment comme étant des atouts en matière de travail en résidence, de formation et de création.
La vallée du Giussani est une source d'inspiration artistique constante. Mettre en place des rencontres
artistiques dans une zone rurale de l'intérieur est précisément la meilleure manière de la valoriser et
de la faire rayonner.
Ainsi, au-delà du projet artistique, c'est une %oe%uvre de développement local au sens large que porte
L'Aria en plein c%oe%ur du Parc Naturel Régional de Corse,soutenue par tous ses partenaires et épaulée
par le Syndicat Mixte du Giussani